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Les poèmes sont des grappes d'images

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J’aime l’araignée et j’aime l’ortie, Les Contemplations, Victor Hugo,

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
Parce qu’on les hait ;
Et que rien n’exauce et que tout châtie
Leur morne souhait ;

Parce qu’elles sont maudites, chétives,
Noirs êtres rampants ;
Parce qu’elles sont les tristes captives
De leur guet-apens ;

Parce qu’elles sont prises dans leur œuvre ;
Ô sort ! fatals nœuds !
Parce que l’ortie est une couleuvre,
L’araignée un gueux ;

Parce qu’elles ont l’ombre des abîmes,
Parce qu’on les fuit,
Parce qu’elles sont toutes deux victimes
De la sombre nuit.

Passants, faites grâce à la plante obscure,
Au pauvre animal.
Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
Oh ! plaignez le mal !

Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
De les écraser,

Pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe,
Tout bas, loin du jour,
La vilaine bête et la mauvaise herbe
Murmurent : Amour !

Tombeau pour un Miaulement, Serge Peu

Quand je parle
de tes poèmes
à un imbécile
c’est comme
si je pissais
face au vent
en voulant que le vent
change de direction

Les imbéciles sont
vraiment nombreux
sur terre

Sûrement plus nombreux
que les poèmes
que tu écris

Un imbécile ne porte
pas de montre
mais décide de l’heure
quand on parle de toi

Un imbécile
peut diviser par zéro
ton espérance

Un imbécile peut faire
pleurer les oignons
quand il parle
de son suicide
en affirmant
qu’on l’assassine

Un imbécile
feint d’ignorer
la vérité en truquant
une photo de la poésie

Pour un imbécile
mille exemples
ne servent à rien
et un seul mensonge
prouve tout

Un imbécile peut dire
qu’un monstre
recrute des milliers d’anges
dans son armée

Un imbécile peut déclarer
que ce texte
n’est pas un poème

Quand la tartine
d’un poète tombe
l’imbécile croit que la confiture
change de côté
quelque part
dans un autre poème
ou dans le monde

Quand le monde tombe
l’imbécile ne le sait pas

Ce dont on ne peut parler, c'est cela qu'il faut dire, Le théâtre des paroles, Valère Novarina

Un petit extrait de ce poème pour inciter à lire ou relire les textes de ce poète.

L'intérieur n'est pas à l'intérieur de toi.
L'extérieur n'est pas à l'intérieur de l'extérieur.
Tu es à l'extérieur de l'intérieur.
L'intérieur n'est pas à l'intérieur de l'intérieur.
L'autre est à l'extérieur de l'autre.
Rien n'est à l'intérieur de soi.
Tu es à l'intérieur de l'intérieur.
Rien n'est à l'extérieur de l'extérieur.
L'autre n'est pas à l'extérieur de l'autre.
Tu n'es pas à l'intérieur de l'extérieur.

Le printemps, c’est toi, Félix Frank, Anthologie des poètes français du XIXème siècle

Tu m’as demandé si c’est le Printemps
Qui m’emplit ainsi d’une ardente sève ?
Le Printemps, c’est Toi, soit qu’Avril se lève
Dans la floraison des bois chuchotants,
Ou bien que Décembre emporte ce rêve !

Tu m’as demandé si c’est le Printemps ?

Le Printemps, c’est Toi ! Prés verts, chambre close,
Il éclaire tout d’un reflet vermeil ;
Il éclaire tout, même le sommeil
Où, vibrant encor, l’amour se repose !
Le Printemps, c’est Toi ! C’est Toi, le soleil !

Toi, par les prés verts et la chambre close !

Nous irons cueillir, au bord des étangs,
La reine des prés dans les grandes herbes
Et l’iris humide aux couleurs superbes !
Mais nous cueillerons, quel que soit le temps,
Des bonheurs partout, des bonheurs par gerbes,

Sans nous demander si c’est le Printemps !

Les abeilles sont de retour dans le jardin, pourquoi pas un poème à la gloire de l’abeille !

L’Abeille, Charmes, Paul Valéry

Quelle, et si fine, et si mortelle,
Que soit ta pointe, blonde abeille,
Je n’ai, sur ma tendre corbeille,
Jeté qu’un songe de dentelle.

Pique du sein la gourde belle,
Sur qui l’Amour meurt ou sommeille,
Qu’un peu de moi-même vermeille,
Vienne à la chair ronde et rebelle !

J’ai grand besoin d’un prompt tourment :
Un mal vif et bien terminé
Vaut mieux qu’un supplice dormant !

Soit donc mon sens illuminé
Par cette infime alerte d’or
Sans qui l’Amour meurt ou s’endort !

 

LXVII - Les hiboux, Les fleurs du mal, Charles Baudelaire

Sous les ifs noirs qui les abritent,
Les hiboux se tiennent rangés,
Ainsi que des dieux étrangers,
Dardant leur oeil rouge. Ils méditent.

Sans remuer ils se tiendront
Jusqu'à l'heure mélancolique
Où, poussant le soleil oblique,
Les ténèbres s'établiront.

Leur attitude au sage enseigne
Qu'il faut en ce monde qu'il craigne
Le tumulte et le mouvement ;

L'homme ivre d'une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D'avoir voulu changer de place.

 

Impression de printemps

Il est des jours - avez-vous remarqué ? -
Où l'on se sent plus léger qu'un oiseau,
Plus jeune qu'un enfant, et, vrai ! plus gai
Que la même gaieté d'un damoiseau.

L'on se souvient sans bien se rappeler...
Évidemment l'on rêve, et non, pourtant.
L'on semble nager et l'on croirait voler.
L'on aime ardemment sans amour cependant

Tant est léger le coeur sous le ciel clair
Et tant l'on va, sûr de soi, plein de foi
Dans les autres, que l'on trompe avec l'air
D'être plutôt trompé gentiment, soi.

La vie est bonne et l'on voudrait mourir,
Bien que n'ayant pas peur du lendemain,
Un désir indécis s'en vient fleurir,
Dirait-on, au coeur plus et moins qu'humain.

Hélas ! faut-il que meure ce bonheur ?
Meurent plutôt la vie et son tourment !
Ô dieux cléments, gardez-moi du malheur
D'à jamais perdre un moment si charmant.

Verlaine

La fleur de pommier, Chantefables et chantefleurs, Robert Desnos

Si la neige tombe au mois de Juillet,
Joli rossignol et fleur de pommier,
C’est que le soleil en Janvier brillait,
Joli rossignol et fleur de pommier.

 

Les vides du printemps, La Lucarne ovale, Pierre Reverdy

En passant une seule fois devant ce trou j’ai penché
mon front
Qui est là
Quel chemin est venu finir à cet endroit
Quelle vie arrêtée
Que je ne connais pas

Au coin les arbres tremblent
Le vent timide passe
L’eau se ride sans bruit
Et quelqu’un vient le long du mur
On le poursuit

J’ai couru comme un fou et je me suis perdu
Les rues désertes tournent
Les maisons sont fermées
Je ne peux plus sortir
Et personne pourtant ne m’avait enfermé

J’ai passé des ponts et des couloirs
Sur les quais la poussière m’aveugla
Plus loin le silence trop grand me fit peur

Et bientôt je cherchais à qui je pourrais demander
mon chemin

On riait
Mais personne ne voulait comprendre mon malheur

Peu à peu je m’habituais ainsi à marcher seul
Sans savoir où j’allais

Ne voulant pas savoir
Et quand je me trompais
Un chemin plus nouveau devant moi s’éclairait

Puis le trou s’est rouvert
Toujours le même
Toujours aussi transparent
Et toujours aussi clair

Autrefois j’avais regardé ce miroir vide et n’y avais rien vu
Du visage oublié à présent reconnu

 

Mai

- Victor Hugo

Je ne laisserai pas se faner les pervenches
Sans aller écouter ce qu'on dit sous les branches
Et sans guetter, parmi les rameaux infinis,
La conversation des feuilles et des nids.
Il n'est qu'un dieu, l'amour ; avril est son prophète.
Je me supposerai convive de la fête
Que le pinson chanteur donne au pluvier doré ;
Je fuirai de la ville, et je m'envolerai
- Car l'âme du poète est une vagabonde -
Dans les ravins où mai plein de roses abonde.
Là, les papillons blancs et les papillons bleus,
Ainsi que le divin se mêle au fabuleux,
Vont et viennent, croisant leurs essors gais et lestes,
Si bien qu'on les prendrait pour des lueurs célestes.
Là, jasent les oiseaux, se cherchant, s'évitant ;
Là, Margot vient quand c'est Glycère qu'on attend ;
L'idéal démasqué montre ses pieds d'argile ;
On trouve Rabelais où l'on cherchait Virgile.
Ô jeunesse ! ô seins nus des femmes dans les bois !
Oh ! quelle vaste idylle et que de sombres voix !
Comme tout le hallier, plein d'invisibles mondes,
Rit dans le clair-obscur des églogues profondes !
J'aime la vision de ces réalités ;
La vie aux yeux sereins luit de tous les côtés ;
La chanson des forêts est d'une douceur telle
Que, si Phébus l'entend quand, rêveur, il dételle
Ses chevaux las souvent au point de haleter,
Il s'arrête, et fait signe aux Muses d'écouter.

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