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Les poèmes sont des grappes d'images

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Sur la mort d’une rose, Poèmes divers, Raymond Radiguet

Cette rose qui meurt dans un vase d’argile
Attriste mon regard,
Elle paraît souffrir et son fardeau fragile
Sera bientôt épars.

Les pétales tombés dessinent sur la table
Une couronne d’or,
Et pourtant un parfum subtil et palpable
Vient me troubler encor.

J’admire avec ferveur tous les êtres qui donnent
Ce qu’ils ont de plus beau
Et qui, devant la Mort s’inclinent et pardonnent
Aux auteurs de leurs maux,

Et c’est pourquoi penché sur cette rose molle
Qui se fane pour moi,
J’embrasse doucement l’odorante corolle
Une dernière fois.

 

Juin

François Coppée

Dans cette vie ou nous ne sommes
Que pour un temps si tôt fini,
L’instinct des oiseaux et des hommes
Sera toujours de faire un nid ;

Et d’un peu de paille ou d’argile
Tous veulent se construire, un jour,
Un humble toit, chaud et fragile,
Pour la famille et pour l’amour.

Par les yeux d’une fille d’Ève
Mon coeur profondément touché
Avait fait aussi ce doux rêve
D’un bonheur étroit et caché.

Rempli de joie et de courage,
A fonder mon nid je songeais ;
Mais un furieux vent d’orage
Vient d’emporter tous mes projets ;

Et sur mon chemin solitaire
Je vois, triste et le front courbé,
Tous mes espoirs brisés à terre
Comme les oeufs d’un nid tombé.

Signes, Maurice Fombeure, extrait du recueil " Poèmes pour les jeunes du temps présent " de Jacques Charpentreau

Je reconnais la saison
A la fumée, aux nuages,
Aux rives de l’horizon,
A la douceur des visages.

Je retrouve ta présence
Un peu, tout près, partout,
Comme une grande innocence,
Comme une étrange rivière
Qui se jouerait de ses bords
Et traverserait la mort
Sans toucher aux cimetières.

 

Le soir, Poésies • Soirs moroses, Catulle Mendès

Reste. N’allume pas la lampe. Que nos yeux
S’emplissent pour longtemps de ténèbres, et laisse
Tes bruns cheveux verser la pesante mollesse
De leurs ondes sur nos baisers silencieux.

Nous sommes las autant l’un que l’autre. Les cieux
Pleins de soleil nous ont trompés. Le jour nous blesse.
Voluptueusement berçons notre faiblesse
Dans l’océan du soir morne et silencieux.

Lente extase, houleux sommeil exempt de songe,
Le flux funèbre roule et déroule et prolonge
Tes cheveux où mon front se pâme enseveli...

Calme soir, qui hais la vie et lui résistes,
Quel long fleuve de paix léthargique et d’oubli
Coule dans les cheveux profonds des brunes tristes !

 

Ode à la Solitude, Alexander Pope, extrait de Rayons et reflets, Texte établi par Chevalier de Chatelain

Heureux celui qui sans soins et soucis
Vit dans son modeste héritage,
L’envie et le chagrin n’attristent pas ses nuits,
Il jouit de la paix du sage.

Heureux celui qui sait de ses troupeaux
Tirer vêtements et laitage,
Qui sait des champs tirer le pain — et des ormeaux
L’hiver le feu, l’été l’ombrage.

Heureux celui qui peut sentir toujours
Doucettement s’écouler l’heure,
Sain de corps et d’esprit, voyant passer ses jours
Sans qu’aucun souci les effleure.

Heureux celui qui la nuit peut dormir
Profondément par lassitude.
Qui goûte le repos comme après un plaisir
On sent le charme de l’étude.

Puissé-je ainsi passer inaperçu,
Ainsi mourir dans la coulisse,
Ainsi quitter un jour le monde à son insu,

Version originale :

Ode on Solitude, Complete Poetical Works

Happy the man, whose wish and care
A few paternal acres bound,
Content to breathe his native air,
In his own ground.

Whose herds with milk, whose fields with bread,
Whose flocks supply him with attire,
Whose trees in summer yield him shade,
In winter fire.

Blest, who can unconcernedly find
Hours, days, and years slide soft away,
In health of body, peace of mind,
Quiet by day,

Sound sleep by night; study and ease,
Together mixed; sweet recreation;
And innocence, which most does please,
With meditation.

Thus let me live, unseen, unknown;
Thus unlamented let me die;
Steal from the world, and not a stone
Tell where I lie.

Nos deux corps sont en toi, Marguerite de Valois

Nos deux corps sont en toi,
Je le sais plus que d’ombre.
Nos amis sont à toi,
Je ne sais que de nombre.

Et puisque tu es tout
Et que je ne suis rien,
Je n’ai rien ne t’ayant
Ou j’ai tout, au contraire,

Avoir et tout et tien,
Comment se peut-il faire ?...
C’est que j’ai tous les maux
Et je n’ai point de biens.

Je vis par et pour toi
Ainsi que pour moi-même.
Tu vis par et pour moi
Ainsi que pour toi-même.

Le soleil de mes yeux,
Si je n’ai ta lumière,
Une aveugle nuée
Ennuie ma paupière.

Comme une pluie de pleurs
Découle de mes yeux,
Les éclairs de l'amour,
Les éclats de la foudre

Entrefendent mes nuits
Et m'écrasent en poudre.
Quand j'entonne les cris,
Lors, j'étonne les cieux.

Je vis par et pour toi
Ainsi que pour moi-même.
Tu vis par et pour moi
Ainsi que pour toi-même.

Nous n'aurons qu'une vie
Et n'aurons qu'un trépas.
Je ne veux pas ta mort,
Je désire la mienne.

Mais ma mort est ta mort
Et ma vie est la tienne.
Ainsi, je veux mourir
Et je ne le veux pas.

Tanella Boni, poème extrait de Toute d'étincelles vêtue

Je m'en vais déclarant à chaque escale
Le permis de non-séjour
Inscrit sur les lignes de ma main
Je m'en vais emportant dans mon sac à dos
Le poids du monde
Car les ruelles de la traversée
Ont pris possession de mon corps

Je regarde demain avec les milliers d'empreintes
Qui peignent le fond de mon âme
Le chemin est encore loin
L'horizon n'est pas à nos pieds
Mais j'aime le chant des jours à venir
Et je suis partie tôt ce matin.

 

L’éternelle chanson, Rosemonde Gérard

Ce poème me rappelle cette chanson des Beatles : When I’m sixty-four (1967). Cf. ici.

Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,
Au mois de mai, dans le jardin qui s’ensoleille,
Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants.
Comme le renouveau mettra nos cœurs en fête,
Nous nous croirons encore de jeunes amoureux,
Et je te sourirai tout en branlant la tête,
Et nous ferons un couple adorable de vieux.
Nous nous regarderons, assis sous notre treille,
Avec de petits yeux attendris et brillants,
Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

Sur notre banc ami, tout verdâtre de mousse,
Sur le banc d’autrefois nous reviendrons causer,
Nous aurons une joie attendrie et très douce,
La phrase finissant toujours par un baiser.
Combien de fois jadis j’ai pu dire « Je t’aime » ?
Alors avec grand soin nous le recompterons.
Nous nous ressouviendrons de mille choses, même
De petits riens exquis dont nous radoterons.
Un rayon descendra, d’une caresse douce,
Parmi nos cheveux blancs, tout rose, se poser,
Quand sur notre vieux banc tout verdâtre de mousse,
Sur le banc d’autrefois nous reviendrons causer.

Et comme chaque jour je t’aime davantage,
Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain,
Qu’importeront alors les rides du visage ?
Mon amour se fera plus grave - et serein.
Songe que tous les jours des souvenirs s’entassent,
Mes souvenirs à moi seront aussi les tiens.
Ces communs souvenirs toujours plus nous enlacent
Et sans cesse entre nous tissent d’autres liens.
C’est vrai, nous serons vieux, très vieux, faiblis par l’âge,
Mais plus fort chaque jour je serrerai ta main
Car vois-tu chaque jour je t’aime davantage,
Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain.

Et de ce cher amour qui passe comme un rêve,
Je veux tout conserver dans le fond de mon cœur,
Retenir s’il se peut l’impression trop brève
Pour la ressavourer plus tard avec lenteur.
J’enfouis tout ce qui vient de lui comme un avare,
Thésaurisant avec ardeur pour mes vieux jours ;
Je serai riche alors d’une richesse rare
J’aurai gardé tout l’or de mes jeunes amours !
Ainsi de ce passé de bonheur qui s’achève,
Ma mémoire parfois me rendra la douceur ;
Et de ce cher amour qui passe comme un rêve
J’aurai tout conservé dans le fond de mon cœur.

Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,
Au mois de mai, dans le jardin qui s’ensoleille,
Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants.
Comme le renouveau mettra nos cœurs en fête,
Nous nous croirons encore aux jours heureux d’antan,
Et je te sourirai tout en branlant la tête
Et tu me parleras d’amour en chevrotant.
Nous nous regarderons, assis sous notre treille,
Avec de petits yeux attendris et brillants,
Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

En ce moment, c’est plutôt l’été en flammes…

Peut-être…, L'automne en flammes, Elizabeth Borione

Tout s'efface dans la brume
Et la peur dans la nuit, me retient de crier ;
Mais une étoile s'allume
Au sommet d'un peuplier.

Pour moi seule elle se lève
En vain d'autres que moi chercherait à la voir :
Je sais bien que c'est mon rêve
Qui m'appelle dans le noir.

Son regard d’or peu m'importe
Puisque je ne puis pas répondre à son appel :
Mieux vaut la rose à ma porte
Qu'une étoile dans le ciel.

Mes pieds collent à la terre,
Comment se pourrait-il que je monte vers toi ?
Ta frissonnante lumière
N'entrera pas sous mon toit.

Je reste en l'ombre secrète,
Et je veux ignorer qu'une espérance a lui
Mais un souffle de tempête
Soudain traverse la nuit ;

Comme un navire à la voile
Vos mystères du vent je saurai me fier
Et je cueillerai l'étoile
Au sommet du peuplier.

 

Tout le monde connaît les fables de Jean de la Fontaine et et celles attribués à Esope, combien d’autres méconnues…?

L’auteur et les souris, Fable XX • Livre V, Fables, Jean-Pierre Claris de Florian

Un auteur se plaignait que ses meilleurs écrits
Etaient rongés par les souris.
Il avait beau changer d’armoire,
Avoir tous les pièges à rats
Et de bons chats,
Rien n’y faisait : prose, vers, drame, histoire,
Tout était entamé ; les maudites souris
Ne respectaient pas plus un héros et sa gloire,
Ou le récit d’une victoire,
Qu’un petit bouquet à Chloris
Notre homme au désespoir, et, l’on peut bien m’en croire,
Pour y mettre un auteur peu de chose suffit,
Jette un peu d’arsenic au fond de l’écritoire ;
Puis, dans sa colère, il écrit.
Comme il le prévoyait, les souris grignotèrent,
Et crevèrent.

C’est bien fait, direz-vous ; cet auteur eut raison.
Je suis loin de le croire : il n’est point de volume
Qu’on n’ait mordu, mauvais ou bon ;
Et l’on déshonore sa plume
En la trempant dans du poison

 

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