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Les poèmes sont des grappes d'images

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Magie de la nature, Paysages et paysans, Maurice Rollinat

Béant, je regardais du seuil d’une chaumière
De grands sites muets, mobiles et changeants,
Qui, sous de frais glacis d’ambre, d’or et d’argent,
Vivaient un infini d’espace et de lumière.

C’étaient des fleuves blancs, des montagnes mystiques,
Des rocs pâmés de gloire et de solennité,
Des chaos engendrant de leur obscurité
Des éblouissements de forêts élastiques.

Je contemplais, noyé d’extase, oubliant tout,
Lorsqu’ainsi qu’une rose énorme, tout à coup,
La Lune, y surgissant, fleurit ces paysages.

Un tel charme à ce point m’avait donc captivé
Que j’avais bu des yeux, comme un aspect rêvé,
La simple vision du ciel et des nuages !

 

Frontons du palais de Chaillot, Place du Trocadéro et du onze novembre, Paris, Paul Valéry

Côté Musée de l’homme :
Il dépend de celui qui passe
Que je sois tombe ou trésor
Que je parle ou me taise
Ceci ne tient qu’à toi
Ami n’entre pas sans désir

Côté Musée de la Marine :
Tout homme crée sans le savoir,
comme il respire.
Mais l’artiste se sent créer.
Son acte engage tout son être,
sa peine bien aimée le fortifie.

(photos prises en 2011)

Les fils d'Adam (Bani Adam), Le Jardin des Roses / Golestan, Saadi, trad. Orang Gholikhani

Les hommes font partie du même corps.
Ils sont issus de la même essence.
Si le destin faisait souffrir l'un des membres.
Les autres n’en auront pas de repos.
Toi qui es indifférent aux malheurs des autres.
Tu ne mérites pas d'être nommé un Homme.

La traduction en anglaise de ce poème figure à l'entrée de l'immeuble de l’ONU à New York.

Le vase brisé, Stances et poèmes, René-François Sully Prudhomme

Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé ;
Le coup dut l’effleurer à peine :
Aucun bruit ne l’a révélé.

Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D’une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s’est épuisé ;
Personne encore ne s’en doute ;
N’y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu’on aime,
Effleurant le coeur, le meurtrit ;
Puis le coeur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde ;
Il est brisé, n’y touchez pas.

Le Germe du Bien (Undeveloped Good), John Bowring, extrait de Rayons et reflets (recueil de poèmes de divers auteurs)

Il est un petit coin dans chaque cœur humain
Qui n’est jamais entièrement aride,
Où germe et lève le bon grain,
Où fleurit la vertu solide ;
Bien planter, bien soigner ce généreux terrain
Doit être chaque jour le devoir qui nous guide.

Avez-vous jamais vu ces parcs majestueux,
Ces beaux jardins tout pimpants de verdure,
Ou ces vallons délicieux
Qui de l’Eden ont la parure ?
Ces plaines, ces coteaux asyles ténébreux
Où de l’onde qui fuit on entend le murmure ?

Ces parcs majestueux, ces vallons, ces jardins,
Ces beaux coteaux, ces magnifiques plaines,
Où le merle a des chants divins,
Du désert c’étaient les domaines…
La main de la culture a semé des chemins
Où foisonnaient l’ivraie et les folles avoines.

Tel est l’homme pourtant ! un sol qui produit tout.
De belles fleurs ou de mauvaises herbes,
De beaux fruits et du plus haut goût,
Ou les poisons les plus acerbes ;

Et tout juste selon que son cœur, après tout,
Sera semé d’ivraie, ou bien d’épis superbes

Le crime le plus noir du félon, hors la loi,
Peut bien là-haut aux yeux de Notre Père
Être moindre, en dépit de toi.
Qu’une faute journalière ;
Homme ! toi qui commets le péché sans émoi,
Et dont la vie enfin n’est que fange et poussière !

 

Préface, Le coffret de santal, Charles Cros

Au plus grand nombre je déplais.
Car je semble tombé des nues,
Rêvant de terres inconnues
D'où j'exile les gens trop laids.

La tête au vent, je contemplais
Le ciel, les bois, les splendeurs nues.
Quelques rimes me sont venues.
Public, prends-les ou laisse-les.

Je les multiplie et les sème
Pour que, par hasard, ceux que j'aime
Puissent les trouver sous leurs pas.

Quand ceux-là diront que j'existe,
La foule, qui ne comprend pas,
Paiera. C'est l'espoir de l'artiste.

 

XII, Poésies philosophiques, Louise-Victorine Ackermann

Ô Nature ! bientôt, sous le nom d’industrie,
Tu vas tout envahir, tu vas tout absorber.
Le poète navré s’indigne et se récrie :
" Quoi ! sous ce joug brutal il faudra nous courber ?
Non, tant que la beauté dominera l’argile,
Dans le conflit sacré, c’est nous qui l’emportons.
Comme le bras, la voix a sa tâche virile ;
A chacun son essor : travaillez ! nous chantons. "

 

Le tramway égaré (extrait), Nikolaï Stepanovitch Goumilev, un poète à découvrir.

2 traductions de ce poème russe :

* Source : Ewa Berard-Zarzyska et collectif, Art et poésie russes 1900-1930 Textes choisis, Paris, Centre Pompidou-Troels Andersen, 1979, p. 135.

Je suivais une rue inconnue
Quand soudain j'entendis les corbeaux croasser,
Les sons d'un luth, de lointains grondements,
Devant moi filait un tramway.

Comment je me retrouvais sur le marchepied
Fut une énigme pour moi,
Même à la lumière du jour
Il laissait une traînée de feu.

Il filait -tempête noire ailée,
Il s'était égaré dans l'abîme des temps...
« Arrêtez, conducteur, arrêtez,
Arrêtez le wagon sur-le-champ. »

Trop tard ! Nous avons contourné le mur,
Nous avons traversé une palmeraie ;
Sur la Néva, le Nil, la Seine,
Nos roues sur trois ponts ont grondé...

* Traduction de Georges Nivat, trouvée sur le site consacrée à ce poète : Nikolay Gumilev`s site.

Je marchais dans une rue inconnue,
Quand j'entendis un corbeau croasser.
Un luth jouait, il tonnait dans la nue.
Je vis passer en volant un tramway.

D'un seul bond j'atteignis le marchepied
Tout étonné d'une telle gageure.
Derrière lui, dans le ciel, il traçait
Une traînée éblouissante et pure.

Dans l'abîme des temps, comme en folie,
Il s'enfuyait tel un noir tourbillon.
« Arrêtez, conducteur, je vous supplie ;
Arrêtez donc, par pitié, ce wagon ! »

Trop tard ! voici qu'il a passé le coin,
Bondissant au milieu des palmeraies.
Les ponts de la Seine et du Nil sont loin
Et le fracas s'est tu sous les travées.

Le ciel est, par-dessus…

Paul Verlaine

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Solitude, Requiem - Poème sans héros et autres poèmes, Anna Akhmatova

On m’a jeté tant de pierres,
Que plus aucune ne m’effraie,
Le piège s’est fait haute tour,
Haute parmi les hautes tours.
Je remercie ceux qui l’ont construite,
Qu’ils cessent de s’inquiéter, de s’attrister.
De tous les côtés je vois l’aube plus tôt.
Et le dernier rayon du soleil triomphe ici.
Souvent dans les fenêtres de mes chambres
Entrent les vents des mers du nord,
Et le pigeon mange dans mes mains du grain…
Cette page que je n’ai pas finie,
La main brune de la Muse,
Divinement calme et légère,
Y inscrira le dernier mot.

 

 

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