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Les poèmes sont des grappes d'images

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II, Stances • Livre premier, Jean Moréas

Mélancolique mer que je ne connais pas,
Tu vas m’envelopper dans ta brume légère ;
Sur ton sable mouillé je marquerai mes pas,
Et j’oublierai soudain et la ville et la terre.
O mer, ô tristes flots, saurez-vous, dans vos bruits,
Qui viendront expirer sur les sables sauvages,
Bercer jusqu’à la mort mon cœur, et ses ennuis
Qui ne se plaisent plus qu’aux beautés des naufrages ?

Printemps

Voici donc les longs jours, lumière, amour, délire !
Voici le printemps ! mars, avril au doux sourire,
Mai fleuri, juin brûlant, tous les beaux mois amis !
Les peupliers, au bord des fleuves endormis,
Se courbent mollement comme de grandes palmes ;
L’oiseau palpite au fond des bois tièdes et calmes ;
Il semble que tout rit, et que les arbres verts
Sont joyeux d’être ensemble et se disent des vers.
Le jour naît couronné d’une aube fraîche et tendre ;
Le soir est plein d’amour ; la nuit, on croit entendre,
A travers l’ombre immense et sous le ciel béni,
Quelque chose d’heureux chanter dans l’infini.

Victor Hugo

Voyage, Louis-Philippe Dalembert, extrait de "Les bruits du monde", Laure Morali et Rodney Saint-Eloi

quand j’étais jeune
je rêvais de vivre
à paris new york rome
jérusalem dakar ou la havane
maintenant que j’ai vécu
à paris à rome et à jérusalem
que je connais new york dakar et la havane
je rêve des lumières absentes
de la ville natale

quand j’étais jeune
je rêvais de vivre
ailleurs partout
quelque part dans le monde
j’enfourchais alors une branche d’arbre
ou l’une des nombreuses étoiles
de la nuit caraïbe
vaste et profonde
comme seule en invente
l’enfance et je m’envolais

(loup-garou insouciant et végétarien)
loin de mon quartier
loin de ma ville
avant que les notes fausses d’un coq
trahi par ses cauchemars
ne viennent m’arracher
aux tièdes clins d’œil
des premiers rayons du soleil

maintenant que je connais le monde
et la beauté de ses femmes
les yeux rieurs de ses enfants
l’arrogante impuissance de ses hommes
maintenant que j’ai vécu
partout je rêve de vivre
chez moi

quand j’étais jeune
je rêvais de voyager
la vie
je partirais vers un monde
sans faim
où les lumières auraient emprunté
leur éclat à nos rêves d’enfants
aux reflets argentés de la mer au soleil
à l’eau de la ravine
qui accueillait nos ébats clandestins
le lendemain des jours de pluie
aux avions dont l’envol matinal
se confondait avec la saison des cyclones

maintenant que j’ai voyagé
que je voyage
jusqu’à en avoir le tournis
maintenant que mes pas
ont emprunté leur rythme
au battement d’ailes sans fin du colibri
l’envie me prend parfois
de descendre en cours de route
et de rentrer chez moi
de retrouver l’enfance sous le vieil acajou
pour une partie de billes
ou un corps à corps gorgé d’orgueil

maintenant que j’ai voyagé
que je voyage la vie
j’ai envie par moments
de m’arrêter
comme lorsque enfants nos semelles vagabondes
nous ramenaient à la maison
dans l’espoir de troquer
la sueur la poussière et la faim
contre une bonne douche
des vêtements moins crasseux
et un hypothétique repas

j’ai envie de tout arrêter
et de rentrer au pays
de l’enfance
mais j’ai perdu
le chemin du retour
quelque rapace amblyope et gourmand
aura gobé les cailloux
que j’avais oublié de semer

Les fraises des bois, Pierre Dupont (1821­1870), extrait de l'Anthologie des poètes français du XIXème siècle

Quand de juin s’éveille le mois,
Allez voir les fraises des bois
Qui rougissent dans la verdure,
Plus rouges que le vif corail,
Balançant comme un éventail
Leur feuille à triple découpure.

Qui veut des fraises du bois joli ?
En voici,
En voici mon panier tout rempli,
De fraises du bois joli !

Rouge au dehors, blanche au dedans,
Comme les lèvres sur les dents,
La fraise épand sa douce haleine,
Qui tient de l’ambre et du rosier ;
Quand elle monte du fraisier,
On sait que la fraise est prochaine.

Qui veut des fraises du bois joli ?
En voici,
En voici mon panier tout rempli,
De fraises du bois joli !

Ô fraise ! un poète latin
T’aurait fait mûrir sur le sein
De Vénus ou de sa maîtresse ;
Je te préfère où tu te plais,
A l’ombre où les rossignolets
Modulent sans fin leur tendresse.

Qui veut des fraises du bois joli ?
En voici,
En voici mon panier tout rempli,
De fraises du bois joli !

Hélas ! n’entends-­je pas venir
Un essaim qui vient vous cueillir ?
Petits garçons, petites filles ;
Ils pillent fraises, fleurs et nids,
Sans craindre les serpents tapis,
Ni les guêpes, ni les chenilles.

Qui veut des fraises du bois joli ?
En voici,
En voici mon panier tout rempli,
De fraises du bois joli !

Dans l’écorce du coudrier
Serrez les filles du fraisier :
Qu’elles ne voient plus la lumière ;
A la halle pour quelques sous,
Avec les panais et les choux,
On va les vendre à la fruitière.

Qui veut des fraises du bois joli ?
En voici,
En voici mon panier tout rempli,
De fraises du bois joli !

La fontaine des Innocents
Voit, la nuit, parmi les passants,
Dormir plus d’une paysanne
À qui son bras sert d’oreiller ;
La lune garde son panier,
La lune blonde et diaphane.

Qui veut des fraises du bois joli ?
En voici,
En voici mon panier tout rempli,
De fraises du bois joli !

La belle aurait pu, sans souci,
Manger ses fraises loin d’ici,
Au bord d’une verte fontaine,
Avec un joyeux moissonneur
Qui l’aurait prise sur son cœur ;
Elle aurait eu bien moins de peine.

Qui veut des fraises du bois joli ?
En voici,
En voici mon panier tout rempli,
De fraises du bois joli !

 

La forêt

Forêt silencieuse, aimable solitude,
Que j’aime à parcourir votre ombrage ignoré !
Dans vos sombres détours, en rêvant égaré,
J’éprouve un sentiment libre d’inquiétude !

Prestiges de mon coeur ! je crois voir s’exhaler
Des arbres, des gazons une douce tristesse :
Cette onde que j’entends murmure avec mollesse,
Et dans le fond des bois semble encor m’appeler.

Oh ! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière
Ici, loin des humains ! Au bruit de ces ruisseaux,
Sur un tapis de fleurs, sur l’herbe printanière,
Qu’ignoré je sommeille à l’ombre des ormeaux !

Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles ;
Ces genêts, ornements d’un sauvage réduit,
Ce chèvrefeuille atteint d’un vent léger qui fuit,
Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles.

Forêts, dans vos abris gardez mes voeux offerts !
A quel amant jamais serez-vous aussi chères ?
D’autres vous rediront des amours étrangères ;
Moi de vos charmes seuls j’entretiens les déserts.

Chateaubriand

 

Roses de Juin, vous les plus belles, Les Heures d’après-midi, Emile Verhaeren

Roses de Juin, vous les plus belles,
Avec vos cœurs de soleil transpercés ;
Roses violentes et tranquilles, et telles
Qu’un vol léger d’oiseaux sur les branches posés ;
Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,
Bouches, baisers qui tout à coup s’émeuvent
Ou s’apaisent, au va-et-vient du vent,
Caresse d’ombre et d’or, sur le jardin mouvant ;
Roses d’ardeur muette et de volonté douce,
Roses de volupté en vos gaines de mousse,
Vous qui passez les jours du plein été
À vous aimer, dans la clarté ;
Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses
Oh ! que pareils à vous nos multiples désirs,
Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir
S’entr’aiment, s’exaltent et se reposent !

Quand j’ai vu cette grappe de raisin vert, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la fable de La Fontaine : "Le renard et les raisins".

Certain Renard gascon, d’autres disent normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
Des raisins mûrs apparemment,
Et couverts d’une peau vermeille.
Le galant en eût fait volontiers un repas ;
Mais comme il n’y pouvait atteindre :
« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. »
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

 

Effet de soir, Oeuvres d'Ephraïm Mikhaël, Editions Alphonse Lemerre

Cette nuit, au-dessus des quais silencieux,
Plane un calme lugubre et glacial d’automne.
Nul vent. Les becs de gaz en file monotone
Luisent au fond de leur halo, comme des yeux.

Et, dans l’air ouaté de brume, nos voix sourdes
Ont le son des échos qui se meurent, tandis
Que nous allons rêveusement, tout engourdis
Dans l’horreur du soir froid plein de tristesses lourdes.

Comme un flux de métal épais, le fleuve noir
Fait sous le ciel sans lune un clapotis de vagues.
Et maintenant, empli de somnolences vagues,
Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.

Avec le souvenir des heures paresseuses
Je sens en moi la peur des lendemains pareils,
Et mon âme voudrait boire les longs sommeils
Et l’oubli léthargique en des eaux guérisseuses

Mes yeux vont demi-clos des becs de gaz trembleurs
Au fleuve où leur lueur fantastique s’immerge,
Et je songe en voyant fuir le long de la berge
Tous ces reflets tombés dans l’eau, comme des pleurs,

Que, dans un coin lointain des cieux mélancoliques,
Peut-être quelque Dieu des temps anciens, hanté
Par l’implacable ennui de son Éternité,
Pleure ces larmes d’or dans les eaux métalliques.

 

Sonnet morne, La chanson des gueux • Nous autres gueux • Nos gaietés, Jean Richepin

Il pleut, et le vent vient du nord.
Tout coule. Le firmament crève.
Un bon temps pour noyer son rêve
Dans l’Océan noir de la mort !

Noyons-le. C’est un chien qui mord.
Houp ! lourde pierre et corde brève !
Et nous aurons enfin la trêve,
Le sommeil sans vœu ni remord.

Mais on est lâche ; on se décide
À retarder le suicide ;
On lit ; on bâille ; on fait des vers ;

On écoute, en buvant des litres,
La pluie avec ses ongles verts
Battre la charge sur les vitres.

La discrétion, Des vers à dire, Charles-François Panard, recueil de poèmes choisis par Marguerite Jules-Martin, Librairie Garnier Frères, 1926

Quand vous méditez un projet,
Ne publiez point votre affaire :
On se repent toujours d’un langage indiscret,
Et presque jamais du mystère.
Le causeur dit tout ce qu’il sait ;
L’étourdi ce qu’il ne sait guère ;
Les jeunes ce qu’ils font, les vieux ce qu’ils ont fait,
Et les sots ce qu’ils ont à faire.

 

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