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Les poèmes sont des grappes d'images

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V, Les poésies de Catulle (84 avant JC - 54 avant JC), traduction en vers français par Eugène Rostand

Vivons, ma Lesbie, aimons-nous,
Et traitons comme rien tous ses propos jaloux
De la trop sévère vieillesse.
Le soleil meurt et reparaît sans cesse ;
Mais quand meurt notre flamme éphémère, il faut tous
Dormir de même une nuit éternelle.
Donne-moi cent baisers, et puis mille, et puis cent,
Mille encor, que leur nombre aille toujours croissant,
Encor mille, encor cent... Que le compte s'emmêle,
Et par milliers embrouillons-le si bien
Que nous ne se sachions plus nous-mêmes, maîtresse,
Et qu'aucun envieux ne sache de combien
De milliers de baisers est faite notre ivresse !

Soleils couchants

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.
Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À de grands soleils
Couchants sur les grèves.

Paul Verlaine

Un poème de Wang Fanzhi (590-660), extrait de Poèmes Chan, traduction de Jacques Pimpaneau

Le corps ressemble à une auberge
Et le destin au voyageur qui passe.
Le voyageur parti, l'auberge est vide ;
Si vous le comprenez, qui reste à l'intérieur ?

 

Nuages, De la Mort sans exagérer, Poèmes 1957-2009, (traduction du polonais revue et corrigée par Piotr Kaminski), Wisława Szymborska (Prix Nobel de littérature 1996)

La description des nuages
exige de faire diligence -
en une fraction de seconde
ils ne sont plus tels, ils sont autres.

Leur trait principal consiste
à ne jamais reproduire
ni formes, ni teintes, ni poses, ni dessins.

Jamais porteurs d'aucune mémoire,
légers, ils survolent la gravité des faits.

Témoins de quelque chose - vous voulez rire !
au moindre souffle, voilà qu'ils s'éparpillent.

En regard des nuages
la vie semble solide,
presque enracinée et quasi éternelle.

A côté des nuages
les pierres sont nos soeurs,
sur elles nous pouvons compter,
tandis qu'eux, mon Dieu, des cousins lointains et volages.

Que les gens soient, s'ils y tiennent,
et qu'ils meurent ensuite un à un,
les nuages n'en ont rien à faire
de ces affaires
extraordinaires.

Au-dessus de ta vie parfaite,
de la mienne, imparfaite pour l'instant,
ils paradent, fastueux comme avant.

De périr avec nous ils ne sont point tenus.
Pour voguer, nul besoin d'être vu.

Au bord de l’eau / Shuǐ hǔ Zhuàn, Shi Nai-An

Affamé, on ne choisit pas sa nourriture ;
Transi, on ne choisit pas ses habits ;
Affolé, on ne choisit pas sa route ;
Indigent, on ne choisit pas sa femme.

 

Le miroir d'un moment, Capitale de la douleur, Paul Eluard

Il dissipe le jour,
Il montre aux hommes les images déliées de l'apparence,
Il enlève aux hommes la possibilité de se distraire.
Il est dur comme la pierre,
La pierre informe,
La pierre du mouvement et de la vue,
Et son éclat est tel que toutes les armures, tous les masques en sont faussés.
Ce que la main a pris dédaigne même de prendre la forme de la main,
Ce qui a été compris n'existe plus,
L'oiseau s'est confondu avec le vent,
Le ciel avec sa vérité,
L'homme avec sa réalité.

1er janvier - Victor Hugo

Enfant, on vous dira plus tard que le grand-père
Vous adorait ; qu'il fit de son mieux sur la terre,
Qu'il eut fort peu de joie et beaucoup d'envieux,
Qu'au temps où vous étiez petits il était vieux,
Qu'il n'avait pas de mots bourrus ni d'airs moroses,
Et qu'il vous a quittés dans la saison des roses ;
Qu'il est mort, que c'était un bonhomme clément ;
Que, dans l'hiver fameux du grand bombardement,
Il traversait Paris tragique et plein d'épées,
Pour vous porter des tas de jouets, des poupées,
Et des pantins faisant mille gestes bouffons ;
Et vous serez pensifs sous les arbres profonds.

Pourquoi n’allez-vous pas à Paris ? Hélène ou le règne végétal, René Guy Cadou

- Pourquoi n’allez-vous pas à Paris ?
- Mais l’odeur des lys ! Mais l’odeur des lys !

- Les rives de la Seine ont aussi leurs fleuristes
- Mais pas assez tristes, oh ! pas assez tristes !

Je suis malade du vert des feuilles et des chevaux
Des servantes bousculées dans les remises du château

- Mais les rues de Paris ont aussi leurs servantes
- Que le diable tente ! que le diable tente !

Mais moi seul dans la grande nuit mouillée
L’odeur des lys et la campagne agenouillée

Cette amère montée du sol qui m’environne
Le désespoir et le bonheur de ne plaire à personne

- Tu périras d’oubli et dévoré d’orgueil
- Oui mais l’odeur des lys la liberté des feuilles !

Le sentier des larmes, Joséphine Bacon, extrait de "Les bruits du monde" de Laure Morali et Rodney Saint-Eloi

Ton réveil bouscule la vie
Les minutes ressemblent à des heures perdues
Gouttes de pluie où s’amalgament
tes larmes silencieuses
Où s’entremêle l’invisible

Ton sentier devient un long portage
Ton âme réclame une conscience pure
Ton cœur saigne sa liberté blessée
Tes mocassins s’usent sur l’asphalte

Des plumes s’éloignent dans le ciel gris
Pour se poser sur une terre menacée
Tu aimerais retrouver l’enseignement des ancêtres
Et survivre dans cette sagesse

 

La neige, Tang Yin, extrait de 365 poèmes de sagesse chinoise de Collet Hervé et Cheng Wing

au milieu des bambous tombe la neige fondue, serrée comme du chanvre
je l'écoute tranquillement, la nuit, près du poêle, tandis que le thé infuse
ça ressemble au bruit des vers à soie dévorant des feuilles
ou à celui, quand la marée descend, des crabes marchant

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